L’édito d’Albrecht Sonntag · Pas facile, la double-appartenance

L’édito d’Albrecht Sonntag · Pas facile, la double-appartenance

Albrecht Sonntag, professeur à l’EU-Asia Institute de l’ESSCA Ecole de Management et membre d’Alliance Europa.

Albrecht Sonntag est professeur à l'EU-Asia Institute. Docteur en sociologie, il travaille sur les dimensions multiples du processus d’intégration européenne. Albrecht est également membre de l'Alliance Europa, consortium universitaire interdisciplinaire en Pays de la Loire.

Quelques liens :

Pas facile, la double-appartenance

L’édito d’Albrecht Sonntag, de l’ESSCA Ecole de Management. Aujourd’hui, jour de
l’ouverture de la Coupe du monde 2018, Albrecht ne peut s’empêcher de parler de football.

Et pourtant, je m’étais promis de me retenir cette année, après avoir chroniqué pour Le
Monde les deux dernières grandes compétitions de football au Brésil et en France
respectivement. Mais il faut bien le reconnaître : les liens étranges entre le football et le
monde politique qui nous entoure ne cessent de produire des situations très révélatrices
des mutations de notre société, surtout quand les nations se mettent en scène lors du
grand rendez-vous mondial que j’ai qualifié ailleurs de «foire aux identités ».

Que l’on soit passionné(e) de football ou non, une Coupe du monde, avec toute la
symbolique que les équipes véhiculent, c’est comme un impératif de mettre en avant son
appartenance nationale. En fait, l’identité nationale standard qu’on nous réclame, c’est un
peu comme les billets de la SNCF qui sont « non-échangeables, non-remboursables ». Et
lors d’un événement comme la Coupe du monde, il faut « composter », en « vibrant » avec
une équipe qui porte haut nos couleurs.

Sauf que dans une Europe où le nombre d’individus qui ont plusieurs racines, des double-
appartenances, ne cesse d’augmenter, cela peut être un moment problématique.

Que vous arrive-t-il, Albrecht ? Vous n’allez quand même pas nous faire le coup de la
manipulation des masses ou du football « opium du peuple » !

Rassurez-vous, je suis loin de faire à la Coupe du monde le procès galvaudé du
« nationalisme exacerbé » ou du « simulacre de guerre ». Au contraire : l’histoire nous a
montré amplement que ce jeu ne se laisse pas facilement instrumentaliser à des fins
politiques.

D’autant que les grandes euphories collectives un peu démesurées que le football
déclenche – comme celle qu’on a vécue en France en 1998 – restent des sentiments très
éphémères. Le nationalisme suscité par ces grands tournois festifs, est au fond assez
« light ». Il répond à un besoin de se rassurer dans un collectif imaginé et de le célébrer,
tout en affirmant le droit des autres de faire de même.

En revanche, c’est justement la recherche internationale sur le football qui nous a montré
combien nous sommes aujourd’hui en Europe, pour qui l’identité nationale est devenue un
casse-tête. Pour ceux qui vivent une double-appartenance, en raison de leur histoire
familiale ou d’une migration récente, le football est parfois un véritable pont avec leur
enfance ou leurs racines, mais il est aussi truffé de pièges. Y compris, et surtout, pour les
joueurs. L’Allemagne, championne du monde en titre, dotée d’une équipe dont on a
justement célébré ces dernières années le caractère multiculturel, est en train de nous
fournir une bonne illustration.

Ah, je vois ! Vous voulez nous parler de cette polémique qui touche les joueurs d’origine
turque ?

Effectivement. Deux des sélectionnés pour le Mondial, Mesut Özil et Ilkay Gündoğan, tous
deux d’origine turque mais de nationalité allemande, ont fait preuve d’une bêtise sans
nom – et je pèse mes mots – en se laissant photographier en mai, sous la pression de leur
agent, avec le Président turc, Reccep Tayip Erdoğan, lors d’un rendez-vous à Londres. Qui
plus est, Gündoğan a même dédicacé son maillot pour, je cite, « mon président », alors
qu’il n’a même pas la double-nationalité turque ! Joli cadeau de campagne électorale pour
un leader politique plus que discutable en matière de respect pour la démocratie et les
droits civiques. Et qui ne manque guère d’occasion de traiter les Allemands de « Nazis ».

Évidemment, c’est devenu une affaire d’État. L’extrême-droite s’en est emparé, les médias
s’en sont donné à cœur joie, les réseaux sociaux ont chauffé – même la Chancelière a dû
s’exprimer sur le sujet en revenant de son G7 au Canada ! Bien sûr, les uns demandent
l’exclusion de ces « traîtres » de l’équipe nationale, d’autres les défendent en associant les
critiques à du racisme refoulé qui se libère au premier prétexte. Tout cela a pris une
dimension presque grotesque, mais telle est la place que prend aujourd’hui le football
dans notre société.

Quelle leçon faut-il tirer de cette histoire, selon vous ?

Pour les joueurs, déjà, il est temps qu’ils comprennent qu’il ne suffit plus d’être un virtuose
du ballon, il faut posséder un minimum de sensibilité pour l’impact politique que possède
son métier. Qu’ils n’aient pas eu le réflexe, après des années de carrière sous les feux de la
rampe, de sentir qu’il y avait un problème à prêter leur popularité à un personnage comme
Erdoğan et de dire non à leurs agents, franchement, c’est nul.

Pour les commentateurs qui ont l’indignation facile, il serait utile de faire preuve d’un peu
d’empathie pour le grand nombre d’individus qui sont, malgré eux, tiraillés entre plusieurs
communautés nationales ou culturelles. Avec toutes les attentes et les pressions qui vont
avec. Quand les sentiments nationaux sont chauffés à bloc en raison d’un événement
comme la Coupe du monde, ce n’est pas si facile que cela à vivre.

Enfin, pour les citoyens que nous sommes, soucieux pour la plupart d’entre nous, d’un
vivre-ensemble harmonieux, la bonne nouvelle est que le football, au-delà des polémiques
ponctuelles, reste un vecteur d’intégration drôlement puissant, y compris au niveau des
équipes nationales. Notre recherche a montré que les trois quarts des Français considèrent
que, je cite, « les joueurs issus de l’immigration et qui sont sélectionnés pour l’équipe
nationale font une contribution importante à l’intégration sociale dans les pays où ils
jouent ». En Allemagne, ils sont même près de 80% à être de cet avis. Ce sont des chiffres
étonnants, auxquels, en toute franchise, nous ne nous attendions pas. Rien que pour cela,
il faut espérer que les performances, dans les semaines qui viennent, de nos deux amis
insouciants soient susceptibles de rassurer tout le monde sur leur capacité de vivre leur
identité culturelle plurielle tout en s’identifiant aux valeurs de la société qu’ils ont choisi de
représenter. Pour ma part, je leur souhaite, en tout cas, que leur performance sur le
terrain de football soit nettement meilleure que celle de Monsieur Erdoğan aux urnes.

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