L’édito d’Albrecht Sonntag · Nous sommes tous des Eurosceptiques !

L’édito d’Albrecht Sonntag · Nous sommes tous des Eurosceptiques !

Albrecht Sonntag, professeur à l’EU-Asia Institute de l’ESSCA Ecole de Management et membre d’Alliance Europa.

Albrecht Sonntag est professeur à l'EU-Asia Institute. Docteur en sociologie, il travaille sur les dimensions multiples du processus d’intégration européenne. Albrecht est également membre de l'Alliance Europa, consortium universitaire interdisciplinaire en Pays de la Loire.

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Nous sommes tous des Eurosceptiques !

L’édito d’Albrecht Sonntag, de l’ESSCA Ecole de Management. Aujourd’hui, Albrecht fait son « coming out » d’Eurosceptique. Je suis confus, à écouter vos éditos, on n’avait pas vraiment l’impression que vous vous réclamiez de l’Euroscepticisme !

Et pourquoi, Simon, ne serait-il pas possible d’être à la fois un défenseur ardu d’une grande idée humaniste et politique comme l’intégration européenne, et un sceptique dans l’âme ? Où est la contradiction ? Franchement, je ne vois pas le problème.

Mais si cela fait drôle que je revendique à l’antenne le droit de me qualifier d’Eurosceptique, c’est que le noble adjectif de « sceptique » a été dévoyé de son sens premier dans les débats pour ou contre la construction européenne. En fait, il a été pris en otage par des individus et des groupes désireux de se défaire de l’étiquette « europhobe », autrement plus précis.

C’est quoi, pour vous, un « sceptique » ? C’est un mot qui vient du grec, non ?

Bien sûr. Son origine est sans doute le terme « sképsis », qui renvoie à l’observation et la réflexion. Ce mot a survécu en allemand, ainsi qu’en suédois et danois, où il porte une connotation contemporaine de « doute ». En français ou en anglais, on utilise aujourd’hui surtout le « scepticisme », dérivé d’une doctrine philosophique antique ressuscitée à la Renaissance, et bien sûr l’adjectif et le nom « sceptique » de la même famille.

La signification originelle de « scepticisme » renvoie donc simplement à une attitude tout à fait cartésienne du doute généralisé, au principe d’évaluer soigneusement le pour et le contre avant d’arriver à quelque conclusion que ce soit. La « Skepsis » ou le « scepticisme » sont donc fondés sur une approche de la réalité par la voie de la raison ; ils supposent, comme disait Diderot, « un examen profond et désintéressé ».

C’est sur cette étymologie qu’a aussi été basée la première définition académique du terme « Euroscepticisme », formulée par les politologues Aleks Szczerbiak et Paul Taggart dans les années 1990. Leur distinction entre un Euroscepticisme « hard », décrivant une opposition de principe à toute structure supranationale, et « soft », dirigé contre des politiques ou des aspects précis de l’intégration européenne, a été reprise jusqu’à plus soif par les chercheurs qui s’intéressaient à ce phénomène.

Or, le mot « Euroscepticisme » induit en erreur ! D’abord parce que le suffixe « -isme » fait miroiter qu’il se base sur un substrat idéologique cohérent, ce qui de toute évidence n’est pas le cas. Au contraire, on voit bien que c’est un concept fourre-tout dans lequel les extrêmes se rejoignent ! Ensuite, parce que contrairement au « scepticisme » originel, il n’est justement pas fondé sur la raison, mais sur des émotions comme la colère et le dégoût, , la déception et la méfiance – émotions tout à fait légitimes, soit dit en passant, mais émotions quand même.

Aujourd’hui, le mot est encore plus flou qu’avant , car le préfixe « Euro- » peut renvoyer au choix à l’intégration européenne ou à la monnaie commune.

Mais cela date de quand, au juste, l’émergence du terme « Euroscepticisme » ?

Bonne question ! En fait, il y a eu d’abord le nom « eurosceptic », introduit au milieu des années 1980 par des journalistes britanniques pour décrire l’attitude des députés conservateurs hostiles à l’approfondissement de la communauté que dessinait l’Acte Unique Européen. Ensuite, dans la période de préparation du Traité de Maastricht, le terme « Euroscepticism » - avec un « c » ou un « k » – s’est imposé et s’est assez rapidement propagé en dehors du Royaume.

Certains considèrent d’ailleurs le discours de Bruges de Margaret Thatcher, le 20 septembre 1988, comme un genre de monument fondateur de l’Euroscepticisme, alors qu’elle n’utilise à aucun moment ce terme. Tiens, pendant que j’y pense, je vais vous faire une chronique cette automne pour les 30 ans de ce speech emblématique.

Je ne manquerai pas de vous le rappeler ! Mais revenons sur votre postulat initial : si j’ai bien compris, vous vous déclarez « Eurosceptique » pour sauver en quelque sorte ce mot de sa « dérive sémantique », correct ?

Exactement. Pour moi, en politique, il ne faut pas se laisser emporter par ses sentiments, mais justement rester « sceptique » en toute circonstance. Si le scepticisme, c’est la capacité d’évaluer en permanence le décalage qui se produit nécessairement entre les promesses implicites de quelconque entité politique et une réalité qui laisse à désirer, être sceptique est une attitude très saine.

Traitez-moi d’Eurosceptique, je n’y vois aucun inconvénient. Au contraire, je vous remercie pour le compliment. Et je vous félicite pour votre clarté conceptuelle – car les mots ont un sens !

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