L’édito de Sylvain Kahn – Décès de l’historien Pierre Milza ; comprendre la poussée des partis d’extrême-droite

L’édito de Sylvain Kahn – Décès de l’historien Pierre Milza ; comprendre la poussée des partis d’extrême-droite

Sylvain Kahn

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Sylvain Kahn, professeur à Sciences Po et chercheur associé au sein de Géographie-Cités

"Sylvain Kahn est professeur agrégé au sein du master affaires européennes et du département d’histoire à Sciences Po. Depuis 2001, il enseigne les questions européennes, notamment l’histoire de la construction européenne."
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L’édito de Sylvain Kahn – Décès de l’historien Pierre Milza ; comprendre la poussée des partis d’extrême-droite

L'édito de Sylvain Kahn - Décès de l'historien Pierre Milza ; comprendre la poussée des partis d'extrême-droite

Vous nous parlez à nouveau de l’Italie cette semaine ? Cette fois, c’est en écho au décès, mercredi dernier, d’un grand professeur d’histoire, Pierre Milza, auteur, notamment, d’une volumineuse biographie de Benito Mussolini paru en 1999.

 

Oui Simon. Pierre Milza est le grand historien français du fascisme italien. Il a fait en sorte que l’Italie fasciste et son régime totalitaire soient pris au sérieux et remis à leur juste place : la place matricielle. Grâce à ses travaux, des générations de lycéens et d’étudiants ont appris que le fascisme italien et Mussolini, ce ne fut pas une dictature d’opérette, du type de celle qui est raillée dans Tintin et les Picaros. Non, les Italiens ont inventé le totalitarisme de droite, et une intégration politique des sociétés européennes alternative à la démocratie libérale et délibérative. Dans Les fascismes, sa grande  synthèse publiée en 1985 aux éditions de l’Imprimerie nationale, Pierre Milza dresse un tableau édifiant du succès du fascisme en Europe. A partir de son berceau italien du début des années 1920,  le fascisme a peu à peu séduit une immense majorité d’Européens. Dans les années trente et quarante, la quasi totalité des Etats européens furent dirigés par des régimes de type fasciste.

 

Voulez-vous dire que les travaux de Pierre Milza, très connu des étudiants pour ses manuels d’histoire de l’Europe contemporaine, nous aide à comprendre la poussée des partis d’extrême droite dans l’Europe d’aujourd’hui ?

 

En effet, mais de façon contre-intuitive. Pierre Milza a été l’auteur de L’Europe en chemise noire (Fayard, 2002).  Il y compare les nationalismes et les extrême-droites de l’Europe d’aujourd’hui aux fascismes d’hier et à leurs legs.  Les extrême-droites actuels ne sont pas une réplique de celles de l’entre-deux guerres. Les populismes de droite en Europe ne sont pas des partis fascisants. Si on les analyse uniquement avec les lunettes du passé, on les voit tout flou et on ne leur répond pas avec efficacité.

 

Les élections de dimanche 4 mars en Italie démontre que ce pays est, une fois de plus, un laboratoire des nouvelles tendances politiques européennes. Ce fut le cas avec le fascisme. Ce fut le cas avec l’européisme, puis avec l’eurocommunisme. C’est aujourd’hui le cas avec le Mouvement cinq Étoiles d’une part,  et la Ligue d’autre part, deux partis anti systèmes et xénophobes. Berlusconi, quinze ans avant Orban en Hongrie, avait déjà préfiguré l’illibéralisme, c’est à dire, dans le cadre d’un régime parlementaire, la corruption de la démocratie, de l’Etat de droit et de l’économie de marché.

 

La vague populiste, xénophobe et nationaliste, n’est donc pas fasciste ?

 

Non. Le fascisme promouvait l’homme nouveau, la politique par la violence, la dictature de masse et la surveillance généralisée ; il haïssait les élections et toutes les formes de pluralisme. Aube dorée en Grèce et Jobbik en Hongrie sont des partis de type fasciste.

 

Jérémy Dousson vient de publier un livre intitulé Le populisme à l’italienne : on voit bien que le Mouvement 5 étoiles n’est pas fasciste ; il serait plutôt et libertaire et xénophobe et souverainiste et démagogue en même temps.

 

Dans une tribune du 28 février parue dans Ouest France, Marc Lazar, l’un des héritiers de Pierre Milza, explique quant à lui qu’il y a plusieurs populismes en compétition dans les élections italiennes.

 

Lesquels alors ?

 

Outre le M5S de Luigi di Maio, il y a celui, corrupteur et clientéliste de Berlusconi et Forza italia ;  et celui, violemment xénophobe et souverainiste, de la Ligue dirigée par Salvini, très proche du Front National. Le premier dit : débarrassons-nous des élites, de l’Europe et des parlementaires en place, et tout ira mieux. Le second dit : baissons les impôts, augmentons les dépenses, donnons le pouvoir à l’élite économique et mettons les juges et les journalistes de gauche sous tutelle, et tout ira mieux ; le troisième dit : débarrassons nous des immigrés, de l’Europe et de la séparation des pouvoirs, et tout ira mieux. Selon Marc Lazar, même la gauche de gouvernement du Parti Démocrate au pouvoir depuis cinq ans n’aurait pas échappé à la tentation populiste, quand Matteo Renzi fut premier ministre de 2014 à 2016 avec sa personnalisation du pouvoir. Ce qui en ferait un préfigurateur d’Emmanuel Macron.

 

La vie politique italienne est donc un laboratoire, une avant garde, des vies politiques européennes. Ainsi que nous l’a appris Pierre Milza.

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