L’édito d’Erwan Quinio – « réforme de la SNCF : la vérité si je mens de Paris à Bruxelles »

L’édito d’Erwan Quinio – « réforme de la SNCF : la vérité si je mens de Paris à Bruxelles »

Erwan Quinio

Erwan Quinio

Erwan Quinio est le fondateur de l'association pro-européenne "Génération 112". De 2011 à 2014 il anime en partenariat avec Euradionantes l'émission « Est-Ouest, Balle au Centre », une émission bi-mensuelle qui revient sur un thème d’actualité grâce à des invités au cœur des grands débats de la société européenne.

L'édito d'Erwan Quinio - « réforme de la SNCF : la vérité si je mens de Paris à Bruxelles »

L’édito d’Erwan Quinio – « réforme de la SNCF : la vérité si je mens de Paris à Bruxelles »

Des kilomètres d’hypocrisie sur les rails. Voici ce qui me frappe depuis l’ouverture du débat sur la réforme de la SNCF. Mais ne sous-estimons pas les conséquences. Car elles seront lourdes une nouvelle fois pour l’idée que l’on se fait de l’Union européenne. Déjà depuis plusieurs jours, les accusations pleuvent. Et tous vont s’en donner à cœur joie : « L’Europe de Bruxelles nous impose cette réforme » « La France plie devant Bruxelles ». Ils parleront « d’agenda caché européen » de « L’Europe qui tue le service public à la Française ». et évidemment de « L’Europe qui pousse les privatisations pour une concurrence toujours plus pure et parfaite ». Tout va y passer et je crains fort que dans toute la séquence, l’Union européenne y laisse une nouvelle fois énormément de plumes. 

 

En quoi il n’est pas exact de parler de privatisation.

 

Parce que les mots ont un sens. Ce que disent les textes européens c’est « l’ouverture à la concurrence. A partir de 2021, des opérateurs privés pourront effectivement commencer à faire rouler leurs propres trains sur le réseau ferroviaire français. D’une certaine façon, il faut comprendre la sensibilité du personnel ferroviaire, cela  met un terme à plus de quatre-vingts ans de monopole de la Société nationale des chemins de fer sur le transport de voyageurs. Mais qui dit « ouverture de la concurrence » ne dit pas privatisation de la SNCF qui restera sous le contrôle de l’Etat. D’ailleurs en Allemagne, où l’ouverture à la concurrence est déjà effective, la Deutch-Bahn continue de piloter 99% des trains allemands. Car contrairement à ce que l'on pourrait d'abord penser, le privé ne se bouscule pas sur les marchés ferroviaires. Financer les programmes pour de nouvelles locomotives, et maintenir les 30 000 km de lignes  qui souffrent de 30 ans de sous-investissement n'est pas si naturel que cela. Les risques y sont jugés trop importants et les investissements sont tels que la rentabilité du train est un pari extrêmement audacieux. C’est pourquoi la puissance public, sous une forme ou sous une autre, sera toujours présente. La question de l’aménagement du territoire n’est pas privatisante.

 

En France, le mouvement de grève des cheminots pourrait paralyser la France durant plusieurs semaines mais pourquoi parler d’hypocrisie générale ?

 

Parce que on dit Bruxelles, bruxelles, bruxelles. Mais d’abord, qui est Bruxelles ? Ce sont les chefs d’Etat européen, c’est le Parlement européen, donc nos parlementaires, ceux qui ont été élus par nous-mêmes qui ont validé ces textes. Et puis, elles viennent de loin ces réformes.

  • Qui a séparé la gestion des rails, de l’exploitation des trains en 1997 ? Qui a adopté au Conseil européen que les entreprises ferroviairesdoivent être gérées "selon des principes et appliquées aux sociétés commerciales" ? La gauche plurielle de Lionel Jospin. Et on entend maintenant le Parti socialiste qui dit vouloir rejoindre les manifestations et les syndicats dans la rue.

Qui a accepté l’ouverture du transport international de fret en 2003 ? Qui a accepté l’ouverture du transport international de voyageurs en 2004 ? La Droite de Jacques Chirac.

Aujourd'hui, en France, seule la compagnie Thello propose des trains de nuit entre Paris et Venise. Et seulement 20% du Fret est détenu par le secteur privé. Celui-ci est d’ailleurs en grande crise. On serait tenter de dire « Tout cela pour ça » ! A la vérité, Droite et Gauche se sont servis de l’Europe pour tenter de réformer la SNCF dont il craignait le pouvoir de nuisance et les manifestations syndicales. Il fallait donc trouver un bouc-émissaire. Et agir en sous-main. L’Europe porta le chapeau sans trop rechigner d’ailleurs. 

 

Il n’est pas totalement faux que la concurrence est bien vue dans les sphères européennes ?

 

Effectivement, et les couloirs européens de la commission européenne voient passer depuis les années 90 de nombreux ayatollahs de la concurrence pure et parfaite. Pour ces ultralibéraux, seule la main invisible du marché travaille efficacement. Le consommateur, celui qui paie son ticket de train serait gagnant à tous les coups. Le cas anglais et l’échec plus que flagrant de la privatisation totale les a quand même fait réfléchir deux minutes. Et ils sont moins arrogants qu’ils ont pu l’être par le passé. Mais il ne faudrait surtout pas oublier un point capital dans le débat. C’est que la SNCF a des ambitions européennes et internationales. Aujourd’hui, en Europe, seulement une demi-douzaine de pays expérimentent cette forme de concurrence. La France n’en fait pas encore partie, nous l’avons vu. Mais an Italie, NTV est venu concurrencer la société nationale, Trenitalia, sur le TGV entre Rome et Milan. En Autriche, Westbahn s’oppose à l’opérateur public ÖBB sur le trajet Vienne-Salzbourg. Et devinez qui détient des participations dans les deux sociétés privées? Notre SNCF. Voilà pourquoi je parle d’hypocrisie collective. Car vous n’entendrez jamais celles et ceux qui s’allongeraient sur les voies pour sauver le monopole dire dans le même temps que la SNCF doit se replier fissa à l’intérieur de nos frontières nationales. 

 

Mais pour l’Union européenne, quoi qu’il arrive, c’est une bataille de communication déjà perdue.

 

Oui. D’un point de vue de l’image, l’Europe perd côté pile et perd côté face. Si le mouvement social dure, la rancœur grandira et les attaques redoubleront contre l’Europe. Or c’est une musique qui finit toujours par entrer dans nos têtes. Enfin, si la réforme passe, le courage et le crédit de celle-ci seront accordés au seul gouvernement. A vrai dire, c’est toute la gouvernance européenne qui est en cause. La réforme du ferroviaire est même un cas d’école. On dilue les responsabilités, et on allonge la réforme sur 30 ans. Résultat, personne n’est responsable et dans le doute, tout le monde tape sur l’Europe qui peine à renvoyer la balle. C’est cette méthode qu’il va absolument falloir changer. 

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