L’édito de Sylvain Kahn – 02.02.18 – L’Europe est de retour ? Oui mais comme un combat !

L’édito de Sylvain Kahn – 02.02.18 – L’Europe est de retour ? Oui mais comme un combat !

Sylvain Kahn

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Sylvain Kahn, professeur à Sciences Po et chercheur associé au sein de Géographie-Cités

"Sylvain Kahn est professeur agrégé au sein du master affaires européennes et du département d’histoire à Sciences Po. Depuis 2001, il enseigne les questions européennes, notamment l’histoire de la construction européenne."
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L’édito de Sylvain Kahn – 02.02.18 – L’Europe est de retour ? Oui mais comme un combat !

L’Europe est de retour ? Oui mais comme un combat !

Toute la semaine, une partie de la presse a entonné un refrain neuf :  l’Europe est de retour.

Ainsi donc, dans le sillage d’un Emmanuel Macron très volontariste, on se reprend à voir dans l’Europe une solution plus qu’un problème.

Pas si simple. L’histoire de la construction européenne est souvent présentée comme une succession de crises et de relances : crise de la communauté européenne de défense, relance de Messine menant au traité de Rome grâce aux bénéluxiens, ce furent les années 1950 ; dans les années 1960,  la relance de la Haye fut un contrecoup de la crise de la chaise vide déclenchée par De Gaulle ;  la crise budgétaire et le blocage imposés par Margaret Thatcher en 1979  furent dénoués par la relance mitterrando-kohlienne de Fontainebleau en 1984. Le traité de Maastricht créant l’Union européenne fut la réponse des Européens à la grande crise géopolitique de la chute du rideau de fer et du communisme.  

Qu’en est-il dans le temps présent ? L’UE est entrée en crise en 2005. Une crise inédite par son ampleur. En effet, quatre registres de crise se superposent et se mêlent : le vertige de l’élargissement de 2004 et le rejet de la constitution pour l’Europe en 2005 ont cristallisé une crise politique et de légitimité profonde. La crise des dettes souveraines de 2008 a plongé la zone Euro dans une crise économique et sociale sans précédent depuis 1974 voire 1929. Depuis 2011, le souverainisme de la Russie de Poutine, la crise migratoire et le djihadisme ont entraîné l’UE dans une crise géopolitique inédite, encore approfondie par la politique étrangère de Trump. Enfin, alors que le Brexit voté en 2016 est un coup de semonce, l’illibéralisme, puissant dans les urnes en Italie, en France, aux Pays-Bas et au Danemark  est déjà au pouvoir en Hongrie, en Pologne, en République tchèque et en Autriche.

Les succès de l’illibéralisme signale une crise idéologique profonde qui menace d’investir et de détourner la construction européenne de son cours humaniste.

Le retour de la croissance dans la zone euro et dans l’UE signe la sortie de dix ans de crise économique - fort bien. Face au Brexit, au terrorisme, aux poutinades et aux trumpitudes, les 27 présentent dans l’ensemble un front étonnamment uni. Fort bien encore.

Mais l’intérêt bien compris de la copropriété et l’interdépendance, ce n’est pas une relance ! A ce jour, la vision d’ensemble proposée par Macron et Jean-Claude Juncker, le président de la commission européenne, n’enclenche pas cette dynamique de relance, quand tous les leaders et leurs opinions convergent vers un approfondissement inventif et tous azimuts de la construction européenne, comme ce fut le cas en 1956, en 1969, en 1984, et en 1991.

Peut-être est-ce en gestation ? Pour l’instant, on n’est pas sorti des crises politiques, sociales et idéologiques. Davantage qu’une relance du projet européen, une confrontation idéologique et politique intense, dure et tranchante cristallise sous nos yeux et avec nous. Un combat de valeurs et de projets entre deux Europe, l’illibérale et l’humaniste. Depuis 2014,  les élections européennes et nationales montrent que cette ligne de front traverse toutes les sociétés européennes ou presque. L’Europe est de retour ? Oui, mais laquelle. L’Europe est de retour ? Oui mais comme un combat.

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