L’édito d’Albrecht Sonntag – 18.01.04 – Les bonnes résolutions

L’édito d’Albrecht Sonntag – 18.01.04 – Les bonnes résolutions

L'édito d'Albrecht Sonntag - 18.01.04 - Les bonnes résolutions

 

L’édito d’Albrecht Sonntag, professeur à l’ESSCA Ecole de Management. Pour sa première chronique de 2018, Albrecht nous fait part de ses bonnes résolutions pour la nouvelle année…

C’est le moment, non ? Mais d’abord, je voudrais souhaiter une bonne année à tous les auditeurs et bien sûr à l’équipe d’Euradio – plein de moments de plaisir et de bonne humeur.

Alors, quelles sont donc vos bonnes résolutions d’éditorialiste ? Faire plus de sport ? Arrêter de lire ses mails professionnels le dimanche ? Quitter le bureau plus tôt le soir ? Dites-nous.

Non, non, sur ces points, ça va, j’y arrive déjà tant bien que mal.

En fait, ma bonne résolution est d’ordre linguistique. Elle consiste à ne pas céder à la tentation d’utiliser des expressions toutes faites qui, à force d’être mises à toutes les sauces, ne veulent plus rien dire. Pour l’édito d’aujourd’hui, j’en ai choisi trois, qui m’agacent particulièrement depuis quelque temps, notamment quand il est question de l’état actuel de l’Europe.

La première phrase à bannir est celle qui regrette ou dénonce les « dissonances » (voire « la cacophonie ») et exhorte l’Europe « à parler d’une seule voix », surtout dans ses rapports avec d’autres acteurs du monde.

Mais pourquoi diable l’Union européenne devrait-elle parler d’une seule voix ?

De toute évidence, il y a des opinions et des intérêts divergents, et il est naturel qu’ils se fassent entendre. Cela s’appelle le « pluralisme », et c’est le propre des régimes politiques de type démocratique. Des systèmes où la prise de décision commune est régie le plus souvent par une procédure qui permet de dégager une position majoritaire. Que cette décision soit à la fois respectée et critiquée par l’opposition sur tous les canaux disponibles nous semble parfaitement naturel sur le plan national. Ou régional. Ou local. Est-ce que le Conseil municipal de Nantes ou d’Angers parle toujours d’une seule voix ? Ce n’est pas exactement ce que suggère la lecture de la presse locale…

Le jour où le Conseil européen ou le Parlement européen parlent d’une seule voix, on aura des soucis à se faire. Le souhaiter ou le revendiquer, cela ne mène nulle part. C’est juste une expression bon marché qui permet d’apparaître comme le représentant sage du consensus. A supprimer du vocabulaire !

On en prend note. Quelles sont donc les autres expressions que vous auriez tendance à proscrire ?

Dans un autre registre, je prends le pari qu’en 2018, nous entendrons à de multiples reprises que « l’Europe est à la croisée des chemins ».

C’est banal, c’est factice, c’est vide de sens.

« L’Europe est à la croisée des chemins. » Encore heureux ! C’est une entité politique vivante et dynamique, qui se trouve forcément confrontée à de multiples choix à faire qui engagent son avenir. Parfois – nous espérons le plus souvent – elle fera le bon choix. Parfois, elle s’apercevra quelques années plus tard qu’elle aurait mieux fait de prendre une autre direction.

Généralement, cette expression d’une banalité confondante sert surtout à dramatiser inutilement ce qui suit, à suggérer que le destin tout entier de la construction européenne dépend d’une seule décision particulièrement lourde. Comme si les choses étaient aussi binaires, aussi simples.

 

La troisième expression sur ma « blacklist des banalités » est assez proche de la précédente. Il s’agit de la fameuse « dernière chance de l’Europe ». Ah, ça donne la chair de poule ! Cela suggère qu’on est au bord de l’abîme, ou peut-être déjà au fond du trou. Et c’est tellement pratique : on peut l’associer à tout sujet, à toute imperfection, à toute crise.

Comme si le processus d’intégration européenne n’avait pas fourni, durant plus de six décennies, suffisamment de preuves qu’il avance cahin-caha, clopin-clopant, de crise en crise. Que l’Europe ne réussit jamais vraiment pleinement ses coups, mais qu’elle n’est pas non plus à tout moment au bord de la rupture, voire menacée de disparition. Qu’elle s’en sort, à force de compromis laborieux, de ses propres marasmes en pataugeant, ce que les Anglais appellent si joliment « muddle through » ou les Allemands « durchwurschteln ».

Encore une dramatisation inutile et inexacte, donc. Evoquer « la dernière chance », c’est approprié pour des compétitions sportives, où il y aura des qualifiés et des éliminés, mais pas pour un ensemble aussi complexe que l’Union européenne. Et parler de « la dernière chance » aujourd’hui, c’est aussi courir le risque d’avoir l’air idiot dans quelques mois ou l’an prochain.

Voilà mes bonnes résolutions lexicales pour 2018 !

Maintenant, il s’agit de les honorer. Et si on vous attrape en flagrant délit d’usage de banalités galvaudées ?

Vous avez raison, on n’est jamais à l’abri. Eh bien, je ferai amende honorable en apportant, humblement, en guise d’acte de contrition, un gâteau à la rédaction.

Albrecht Sonntag, professeur à l’EU-Asia Institute de l’ESSCA Ecole de Management et membre d’Alliance Europa.

Albrecht Sonntag est professeur à l'EU-Asia Institute. Docteur en sociologie, il travaille sur les dimensions multiples du processus d’intégration européenne. Albrecht est également membre de l'Alliance Europa, consortium universitaire interdisciplinaire en Pays de la Loire.

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