L’édito d’Albrecht Sonntag – 17.12.21 – L’idéologie de l’année

L’édito d’Albrecht Sonntag – 17.12.21 – L’idéologie de l’année

L'édito d'Albrecht Sonntag - 17.12.21 - L’idéologie de l’année

L’édito d’Albrecht Sonntag, professeur à l’ESSCA Ecole de Management. Pour sa dernière chronique de l’année, Albrecht dévoile le nom du vainqueur d’un concours non-existant, celui de « l’idéologie de l’année 2017 ». And the winner is … ???

Le vainqueur est, et cela me peine de le dire, « le nationalisme ». N’applaudissez pas, il ne le mérite pas. Mais il est indéniable qu’aucune autre idée n’a laissé une empreinte plus forte sur l’année écoulée, et la journée d’aujourd’hui, avec ces élections régionales étranges en Catalogne ou deux nationalismes s’opposent, en est le couronnement emblématique.

Partout, où il y a eu des élections en 2017, il a imposé sa grille de lecture sur les thèmes principaux du débat politique. Certaines démocraties s’en sont mieux sortis que d’autres, mais même aux Pays-Bas, en Allemagne, en Autriche ses principes et son vocabulaire ont dominé la pensée de l’électorat et des acteurs politiques, jusqu’à imprégner, parfois de manière inconsciente, subliminale, le discours de ses adversaires les plus sincères !

En France, Emmanuel Macron a réussi son pari de le battre avec un programme radicalement opposé, peut-être parce qu’il a eu le courage de ne pas seulement renier ou fustiger le nationalisme, mais de lui opposer une contre-proposition positive et optimiste. Mais n’oublions pas qu’il a été grandement aidé par le mode de scrutin.

D’autres, en Europe ou ailleurs, ont été moins chanceux, mais je ne vais pas passer mon petit édito à vous faire la liste de tous ces endroits sur la planète où le nationalisme, sciemment déclenché et orchestré, permet aux gouvernants de justifier à peu près tout.

Il faut bien reconnaître, comme l’a fait le grand philosophe anglophone Isaiah Berlin il y a près de 50 ans, que le nationalisme est peut-être la doctrine la plus puissante, de l’histoire de l’humanité. Un genre de religion qui séduit même les non-croyants. Une idée qui s’impose avec une telle force qu’elle devient « la normalité ».

Qu’est-ce qui explique alors le succès universel du nationalisme ? Qu’est-ce que fait qu’il exerce une telle emprise sur les citoyens ?

De grandes questions pour un petit édito de trois, quatre minutes ! Je vais répondre en faisant à nouveau appel à Isaiah Berlin, qui mériterait qu’on le redécouvre, ou découvre tout court, dans le monde francophone.

Dans une interview fleuve paru en 1992 dans la New York Review of Books, trois ans avant sa mort, il tire en quelque sorte le bilan d’une longue vie à la fois de chercheur érudit et de citoyen européen ballotté par les vents de l’histoire d’un siècle chaotique.

Il avoue sa consternation devant la puissance du phénomène. Pour lui, la plus grande énigme est le nationalisme de type non-agressif, qui naît simplement du désir collectif d’être « différent ».

Qui plus est, toujours selon Isaiah Berlin, les grands groupes sociaux semblent être condamnés à se sentir, tôt ou tard, lésé, injustement désavantagés, humiliés par un autre groupe. Et ce, quelle que soit leur situation objective ! On dirait que la perception d’humiliation par autrui, même imaginaire, est un mécanisme psycho-social universel, inéluctable.

Si encore, poursuit-il, les gens se révoltaient uniquement contre des régimes totalitaires qui leur sont imposés de force par un groupe extérieur ! Mais non : il est écrit, conclut-il, qu’ils « se soulèveront tout autant contre l’étreinte d’un système bienveillant, bien-intentionné ».

Vous ne serez pas surpris que c’est ce qui passe aujourd’hui même en Catalogne, dans l’Angleterre du Brexit, en Europe centrale, et même dans les démocraties stables du Nord de l’Europe ou en Allemagne, qui m’a fait monter au grenier retrouver ce texte bien rangé dans un classeur d’archives.

Vous auriez peut-être mieux fait de vous abstenir, car ce bilan, même un quart de siècle après sa parution, ne donne pas franchement la pêche en cette fin d’année !

Vous n’avez pas tort, Simon. Pour ne pas sombrer dans le fatalisme, essayons de conclure sur une note plus positive :

D’abord, après cette re-lecture un peu déprimante il est vrai, on peut aussi se poser la question où, si ce n’est en Europe, au sein même de ce laboratoire exploratoire du vivre-ensemble, on pourrait trouver une raison d’espérer que le genre humain s’émancipera un jour de ce mécanisme implacable que décrit Isaiah Berlin.

Puis, pour 2018, on peut prendre la bonne résolution de commencer la nouvelle année avec un édito un peu plus léger.

 

Albrecht Sonntag, professeur à l’EU-Asia Institute de l’ESSCA Ecole de Management et membre d’Alliance Europa.

Albrecht Sonntag est professeur à l'EU-Asia Institute. Docteur en sociologie, il travaille sur les dimensions multiples du processus d’intégration européenne. Albrecht est également membre de l'Alliance Europa, consortium universitaire interdisciplinaire en Pays de la Loire.

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