L’édito d’Albrecht Sonntag – 17.12.14 – Détritus

L’édito d’Albrecht Sonntag – 17.12.14 – Détritus

L'édito d'Albrecht Sonntag - 17.12.14 - Détritus

L’édito d’Albrecht Sonntag, professeur à l’ESSCA Ecole de Management. Aujourd’hui, Albrecht qualifie l’Europe de « Détritus ». Il va falloir nous expliquer cela.

Volontiers, Simon. Le « Détritus » auquel je pense n’est pas un déchet industriel ou le contenu d’une poubelle, mais un personnage d’Astérix. Certains auditeurs se souviennent peut-être de ce petit bonhomme, Tullius Détritus, qui avait le don de semer la discorde partout où il mettait le pied, de monter les uns contre les autres. Il est le héros de l’aventure d’Astérix justement intitulé « La Zizanie ».

J’ai dû penser à ce personnage à plusieurs reprises cette semaine, en suivant les contorsions du gouvernement britannique entre ce qu’on dit à Bruxelles et ce qu’on peut dire à Londres à son propre parti, mais aussi en prenant note de l’élection de Laurent Wauquiez à la tête du parti « Les Républicains ». Election qui comporte, selon de nombreux commentaires, le risque de faire exploser le camp de la droite modérée.

On a l’impression que se répète sur la droite de l’échiquier politique, le scénario qu’on a déjà observé sur la gauche, avec une discorde toujours plus profonde entre des fractions de plus en plus « irréconciliables », pour reprendre la célèbre expression de Manuel Valls.

Et l’acteur principal qui sème la zizanie et la brouille, c’est l’Union européenne. Le thème de l’intégration européenne est devenu un thème tellement clivant, qu’il présente une menace sur la cohésion des grands partis.

D’où le surnom de « Détritus » dont je me permets d’affubler l’Union européenne aujourd’hui, en clin d’œil à tous les amateurs d’Astérix.

Très flatteur, comme surnom. Mais n’est-ce pas donner trop d’importance à l’Union européenne dans la vie intérieur des grandes formations politiques ? Elle ne saura tout de même pas être suffisante pour casser en deux un parti comme LR, si ?

Vous avez raison, Simon, le seul processus d’intégration européenne en lui-même ne sera pas le fossoyeur de la droite modérée. Mais la construction européenne est désormais plus qu’un mécanisme de coopération entre Etats et de souveraineté partiellement partagée, elle possède un caractère emblématique, symbolique, qui englobe tout un ensemble de valeurs et d’attitudes.

C’est tout bêtement un effet du temps qui passe. Cela fait un quart de siècle depuis les interrogations très vives soulevées par le Traité de Maastricht. C’était une période où le terme « Communauté européenne » recouvrait un large champ des possibles, comme un écran sur lequel on pouvait projeter des images très différentes. Cette période est révolue.

Aujourd’hui, le simple mot « Europe », utilisé dans un contexte politique, comporte des connotations implicites qui y sont immédiatement associées :

  • L’ouverture au monde et l’affirmation d’une société pluriculturelle.
  • L’assentiment à une économie fondée sur des principes libéraux.
  • L’acceptation du compromis laborieux pour concilier des intérêts divergents.
  • L’émancipation du moins partielle des doctrines identitaires hérité du cadre national.
  • Le consentement à une bonne dose de technocratie dans les prise de décisions démocratiques.

J’irais même jusqu’à dire qu’il renvoie à une reconnaissance de la complexité du monde, à un refus des solutions simplistes et de l’intransigeance, à une certaine tolérance à la frustration.

C’est cet ensemble d’attitudes implicites qui s’est superposé au clivage gauche-droite qui nous a été si longtemps familier. Votre attitude envers l’Union européenne est ainsi devenue un indicateur de positionnement sur des questions plus larges sur le monde dans lequel vous voulez vivre.

Pour revenir au point de départ, qu’est-ce que cela signifie pour les grands mouvements politiques, notamment à droite ?

Cela signifie que le rassemblement très large sur lequel se construisent les grands partis est constamment mis à mal par ce satané « Détritus » qui sème la zizanie. Autrement dit : un mouvement politique qui ne parviendra pas à se positionner clairement, sans équivoque, sur l’intégration européenne aura de plus en plus de mal à agréger des factions antagonistes et à contenir les rancunes tenaces dans ses propres rangs.

Dur, dur, d’être conservateur aujourd’hui. Il y a deux semaines, je vous ai parlé du déclin apparemment irréversible de la Social-Démocratie européenne, « mal armée pour les années qui viennent ». Mais la droite n’est pas tellement mieux lotie. En France, on a l’habitude des recompositions fréquentes : de l’UDR au RPR, à l’UMP, à LR.

Mais aurait-on jamais imaginé que le parti conservateur britannique, plus de 180 ans d’histoire au compteur, soit sérieusement menacée de scission ? Pourtant, les collègues britanniques qui n’excluent plus l’éclatement de ce monument de continuité politique, sont de plus en plus nombreux. Le Brexit, ce « Détritus », est en train de semer une zizanie qui aura du mal à cicatriser.

Albrecht Sonntag, professeur à l’EU-Asia Institute de l’ESSCA Ecole de Management et membre d’Alliance Europa.

Albrecht Sonntag est professeur à l'EU-Asia Institute. Docteur en sociologie, il travaille sur les dimensions multiples du processus d’intégration européenne. Albrecht est également membre de l'Alliance Europa, consortium universitaire interdisciplinaire en Pays de la Loire.

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