L’édito de Sylvain Kahn – 17.24.11 – « Une Europe schizophrène en raison de son voisinage et de l’esclavage »

L’édito de Sylvain Kahn – 17.24.11 – « Une Europe schizophrène en raison de son voisinage et de l’esclavage »

L'édito de Sylvain Kahn - 17.24.11 - "Une Europe schizophrène en raison de son voisinage et de l'esclavage"

La chaîne de télévision américaine CNN vient de révéler une terrible résurgence : des migrants venus d’Afrique subsaharienne sont réduits en esclavage par des bandes qui gouvernent la Libye et ceux qui les achètent. C’est le retour de la traite des noirs dans l’Afrique blanche !  Par la voix de son  président Emmanuel Macron, la France, comme d’autres Etats-membres de l’Union européenne, rappelle que l’esclavage est un crime contre l’humanité et qu’il doit être combattu et puni comme tel.

 

Cette tragédie jette néanmoins une lumière crue sur certaines des contradictions propres à l’Union Européenne. En effet, l’UE et ses Etats membres ont depuis 1995 déployé une politique spécifique avec les seize pays qui sont à nos frontières : la politique européenne de voisinage, connu sous l’acronyme de PEV. On y trouve les pays du Maghreb et du Machrek, comme le Maroc et la Libye, ceux du Proche-Orient, comme la Jordanie et Israël, ceux du Caucase du sud, comme la Georgie, et ceux d’Europe de l’Est, comme l’Ukraine.

 

Dans ce cadre, l’UE délègue à ses pays-partenaires le soin de stopper les flux migratoires et de retenir les migrants. En vingt années de politique de voisinage, les dirigeants européens savent très bien que, dans les faits, cela revient  à s'accommoder de mauvais traitements et d’emprisonnements infligés aux candidats à la migration venus d’Afrique.

 

On ne pouvait attendre des régimes autoritaires des Etats du Maghreb et du Machrek que les droits de l’homme et l’état de droit soient les pierres d’angle de leur politique. La Libye du colonel Kadhafi en était un exemple bien connu. La majorité des migrants venus d’Afrique subsaharienne y restaient car ils y trouvaient du travail, quand bien même ils y étaient des citoyens de seconde zone bien souvent privés de droits.

 

Lucidité et honnêteté obligent, on ne peut que constater que la  situation des migrants arrivant en Libye s’est encore considérablement dégradée depuis la chute du régime du colonel Kadhafi. Or, Mouammar Kadhafi, le dictateur qui gouvernait la Libye, a été renversé et assassiné dans l’opération militaire franco-britannique du printemps 2011, hors de tout mandat de l’ONU. En bref, cette résurgence de l’esclavage qui nous révolte aujourd’hui est en écho à cette politique de la canonnière et à cette politique de délégation de notre politique migratoire aux dirigeants d’Etats peu regardants. L’une et l’autre sont incluses de facto dans cette politique européenne de voisinage qui est décidément une politique d’apprenti sorcier ou de gribouille, ou les deux.

 

Dans une tribune publiée dans le mensuel Jeune Afrique ce  22 novembre, Thierry Amougou, professeur à l’Université catholique de Louvain rappelle pourtant et opportunément que, si la jeunesse africaine subsaharienne n’était pas poussée à migrer vers l’Afrique du nord ou vers l’Europe, il n’y aurait pas cette tragédie de l’esclavage. “L’Afrique en 2017 ne rend pas l’Africain fort de sa fierté d’être Africain, elle lui fait rêver sa vie ailleurs, et le force à payer cet ailleurs au prix fort.” conclut Thierry Amougou qui en appelle à l’Union Africaine comme aux élites et aux Etats d’Afrique.

 

En effet, les européens ne sont pas responsables de cette résurgence de l’esclavage. Mais ils ne peuvent se contenter de la dénoncer et d’appeler à sa répression.  En l’espèce, si les Européens sont sincères dans cette indignation et cette dénonciation, ils sont  schizophrènes. D’un côté, l’humanisme et la défense des droits universels ;  de l’autre une politique européenne de collaboration avec des régimes autoritaires ou répressifs, et maintenant, dans le cas libyen, des bandes et des milices, à qui les européens sous-traitent le fait de juguler des flux migratoires.

 

Et maintenant que fait-on ? Va-t-on lancer une nouvelle intervention militaire en Libye pour mettre fin à cette nouvelle traite négrière ?

 

C’est bien la politique de voisinage et la politique migratoire de l’UE qui sont toutes entières à revoir.

sylvain_kahn

Sylvain Kahn, professeur à Sciences Po et chercheur associé au sein de Géographie-Cités

"Sylvain Kahn est professeur agrégé au sein du master affaires européennes et du département d’histoire à Sciences Po. Depuis 2001, il enseigne les questions européennes, notamment l’histoire de la construction européenne."
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