L’édito d’Albrecht Sonntag – 2017.16.11 : « Les vertus du « Gegenpressing » »

L’édito d’Albrecht Sonntag – 2017.16.11 : « Les vertus du « Gegenpressing » »

L'édito d'Albrecht Sonntag - 2017.16.11 : "Les vertus du « Gegenpressing »"

Pour son billet d’aujourd’hui, Albrecht rebondit sur le match de football entre la France et l’Allemagne de mardi soir.

Rassurez-vous, je ne vais vous « refaire le match » ou me livrer à une analyse symbolique ce match amical sans vainqueur, remarquablement plaisant à regarder et de très haut niveau. Mais je ne peux m’empêcher de piocher dans le réservoir abondant de métaphores que le football met à disposition de la politique.

Après tout, même Jürgen Habermas, le grand philosophe allemand, s’y est mis récemment dans les colonnes du SPIEGEL en évoquant le discours sur l’Europe d’Emmanuel Macron à la Sorbonne. « L’Allemagne », écrivait-t-il, « aurait tout intérêt à s’emparer du ballon que le président français a poussé jusque dans sa moitié de terrain ».

Habermas, un peu désabusé, ne croit plus trop que l’équipe gouvernementale allemande, actuellement en recomposition assez laborieuse, en soit réellement capable. Pour Emmanuel Macron et son team, c’est le moment ou jamais de passer au « Gegenpressing ».

Au quoi ? Pouvez-vous développer un peu pour les non-initiés ?

Le « Gegenpressing » ! Ce joli néologisme barbare, moitié-allemand moitié-anglais, a été théorisé il y a cinq, six ans par l’entraîneur Jürgen Klopp. Il décrit une manière de déstabiliser des équipes en apparence plus fortes que soi-même et portées sur la « possession du ballon ». Selon Klopp, c’est juste après avoir récupéré le ballon que de telles équipes sont le plus vulnérables. Au moment où elles s’apprêtent à « gérer » et ne s’attendent pas à ce que l’équipe en face, censée être plus faible, refuse de reculer, mais continue à les harceler. De sorte que le « Gegenpressing » permette d’ouvrir des brèches, de se créer des occasions inattendues.

Et qu’est-ce que cela nous enseigne sur les relations franco-allemandes en dehors du foot ?

Eh bien, le personnel politique allemand ressemble actuellement à une de ces équipes dominatrices sur le terrain et auréolées de leurs succès passés, qui ne se rendent pas encore compte qu’elles sont en déclin. Sûre de sa puissance, elle refuse de s’ouvrir à une nouvelle façon de jouer, en prétendant notamment que ses « supporteurs » n’en voudraient pas.

C’est une grave erreur de perception, autant dans la surestimation de sa propre force que dans l’attitude condescendante envers les idées d’un jeune « entraîneur » qui prône une autre approche du jeu.

Vous voyez, la métaphore footballistique n’est pas si farfelue que cela, lorsqu’on l’applique à la posture du gouvernement allemande de ces dernières années, ainsi qu’à l’indifférence polie avec laquelle les propositions clés de Macron sont aujourd’hui accueillies (si elles ne sont pas refusées fraîchement, comme par les libéraux du FDP).

Alors, pour rester dans votre image, Emmanuel Macron arrivera-t-il à bouger la défense allemande ?

On peut l’espérer, comme le fait aussi Jürgen Habermas, qui parle du président français avec une admiration inhabituelle.

Je pense surtout que la classe politique allemande n’a pas encore pris la mesure de la personnalité et de la détermination d’Emmanuel Macron. Elle n’est pas habituée à du « Gegenpressing » têtu et continu. Cela en déstabilisera plus d’un outre-Rhin.

Une fois que la coalition gouvernementale sera formée, je m’attends à un match d’idées plus palpitant que ces dernières années. Macron est capable de « jouer des passes en profondeur », de résister aux discours dominants anxiogène d’obédience eurosceptique ou nationaliste. Il n’est pas encore usé par les interminables parties européennes qui se jouent à Bruxelles, il ira facilement « en prolongations » s’il le faut. Certes, il s’enivre parfois de sa propre « intelligence du jeu », mais il ne se laissera pas impressionner par la « bronca » des tribunes adverses.

Réussira-t-il à imposer sa vision de l’Europe à force de « Gegenpressing » ? C’est trop tôt pour le dire, mais au moins, désormais, il y a match !

L’édito d’Albrecht Sonntag – 2017.16.11 : « Les vertus du « Gegenpressing » »

Albrecht Sonntag, professeur à l’EU-Asia Institute de l’ESSCA Ecole de Management et membre d’Alliance Europa.

Albrecht Sonntag est professeur à l'EU-Asia Institute. Docteur en sociologie, il travaille sur les dimensions multiples du processus d’intégration européenne. Albrecht est également membre de l'Alliance Europa, consortium universitaire interdisciplinaire en Pays de la Loire.

 

Quelques liens :

Leave a Reply

Your email address will not be published.