L’édito d’Albrecht Sonntag 26.10 : Qu’est-ce qu’une « victoire européenne » ?

L’édito d’Albrecht Sonntag 26.10 :  Qu’est-ce qu’une « victoire européenne » ?

L'édito d'Albrecht Sonntag 26.10 : " Qu’est-ce qu’une « victoire européenne » ? "

Qu’est-ce qu’une « victoire européenne » ?

A en croire la plus grande partie des médias français, Emmanuel Macron aurait, en négociant une révision de la fameuse directive sur les travailleurs détachés, obtenu sa « première victoire » sur la scène européenne.

Si l’on peut effectivement le féliciter d’avoir réussi à convaincre certains Etats-membres initialement réticents du bien-fondé de sa requête, le terme de « victoire » – utilisé même par ses détracteurs sur les réseaux sociaux, ne serait-ce que pour en dénoncer l’absence – semble aussi convenu que problématique. Il révèle surtout à quel point le prisme national continue à façonner notre perception de ce qui se passe au sein de l’Union.

 

Pourquoi serait-il erroné de parler d’une « victoire » diplomatique pour le président français ?

 

Déjà, parce que la révision de cette directive, aussi symbolique soit-elle, ne mettra pas automatiquement, par le coup d’une quelconque baguette magique, fin aux comportements frauduleux de certaines entreprises. Rien ne nous garantit que dans quatre ou cinq ans, les nombreux problèmes éthiques et sociaux associés à cette directive appartiendront au passé.

Mais plus encore, parce que le terme « victoire » n’a de sens que si l’on considère les autres comme des adversaires et le marché comme un jeu à somme nul, où il doit y avoir forcément des gagnants et perdants. Ce n’est pas vraiment l’idée fondamentale d’une communauté, dans laquelle il s’agit de dégager « l’intérêt commun », quitte à le trouver dans des compromis laborieux.

Et tout intérêt commun exige par définition, comme le rappelait Paul-Henri Spaak, l’un des pères de l’Europe communautaire, il y a plus de soixante ans, « des sacrifices, des dérogations aux habitudes et peut-être même l’abandon de certains intérêts matériels ». Mais, ajoutait-il, « c'est le rôle des hommes politiques et des hommes d'État d'oser prendre des responsabilités comme celles-là, qui vont constituer à la longue un bénéfice général pour tous ».

 

On dirait que, par les temps qui courent, l’ambiance n’est plus au « sacrifice » pour l’intérêt général…

 

Effectivement. Sacrifier un intérêt particulier pour l’intérêt collectif, s’engager dans la recherche d’un compromis acceptable, n’est plus vraiment tendance. Sur le plan européen, ce n’est pas vraiment nouveau. La majorité des dirigeants, élus il est vrai pour défendre les intérêts de leurs nations, ont du mal à voir au-delà des comptes d’apothicaire et des vanités nationales les avantages intangibles mais réels que leur apporte l’appartenance à une communauté supranationale. Au contraire, dans leur communication envers leurs électeurs domestiques, ils identifient justement l’intérêt commun comme l’adversaire contre lequel on s’est « battu ». Ce qui implique de faire, on le sait bien, de Bruxelles un territoire ennemi dont on revient « victorieusement ».

D’une certaine manière, c’est l’attitude britannique qui a fini par s’imposer à tous. Souvenez-vous : à la fin des négociations sur le Traité de Maastricht, un saut audacieux sur le chemin de l’intégration européenne, le Premier ministre de l’époque, John Major, n’avait trouvé rien de mieux que de déclarer, une fois rentré à la maison, que le Royaume-Uni avait remporté « jeu, set et match ».

Erreur d’appréciation : plutôt que d’avoir remporté une « victoire », il avait bien enraciné les graines de la perception de l’Union comme l’adversaire à battre. L’année dernière, lors du référendum sur le Brexit, ce sont ces graines-là qui ont porté fruit. Maintenant que les Britanniques sont en train de se retirer, certains commencent à s’apercevoir que derrière les lignes budgétaires et le fonctionnement laborieux de l’Union, il se cache peut-être bien un intérêt commun, dont ils seront exclus à l’avenir.

 

Pourtant, la sémantique de la « Victoire contre l’Europe » semble désormais être adopté par tous, non ?

 

Eh oui, c’est bien dans l’air du temps : l’intérêt particulier est défendu bec et ongles, jusque dans les mouvements séparatistes où, derrière des doléances historiques parfois légitimes, se cache souvent le refus de partager sa richesse ou ses prérogatives.

Même un homme de gauche comme Jean-Luc Mélenchon s’y est mis à son tour, en faisant sienne, littéralement, la revendication de Margaret Thatcher, « I want my money back. »

C’est petit, et c’est bête. Dans la vie en commun, les vraies victoires sont toujours celles qu’on remporte non pas contre les autres, mais avec les autres contre les tentations égoïstes.

Albrecht Sonntag, professeur à l’EU-Asia Institute de l’ESSCA Ecole de Management et membre d’Alliance Europa.

Albrecht Sonntag est professeur à l'EU-Asia Institute. Docteur en sociologie, il travaille sur les dimensions multiples du processus d’intégration européenne. Albrecht est également membre de l'Alliance Europa, consortium universitaire interdisciplinaire en Pays de la Loire.

 

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